Apprendre
Dès la naissance, et sans doute avant,
l’enfant construit sa personne et ses connaissances dans son rapport au
monde. Cette construction est différente suivant l’histoire personnelle de
chacun. Le Désir, qui est la source de notre énergie vitale, nous conduit
naturellement à « Essayer » puis, suivant la réponse obtenue, à
recommencer. Notre Intelligence est l’outil qui nous permet de créer des
représentations que nous faisons sans cesse évoluer dans tous les domaines. Apprendre est donc un phénomène naturel,
personnel et permanent. La vocation de l’école serait
alors de quel ordre ?
De l’ordre du
programme scolaire ! ! Sans doute, et cela reste incontournable.
Mais le programme scolaire peut-il être la seule donnée qui soit prise en
compte ? Bien évidemment non. Nous retrouvons la dimension de la
relation pédagogique et celle du triangle consacré : Elève – Enseignant – Savoir
|
Elève |
|
une personne avec |
une histoire
personnelle un rapport à
l’autre des limites |
un enfant avec |
son rythme son âge ( 3ans : autocentré - 3 à 8 ans : égocentrique :
construction des Autres, le groupe – à partir de 12 ans : le Concept, la Loi, le genre humain,
l’Ethique ) |
un élève avec |
sa
représentation de l’Ecole son projet
scolaire |
Enseignant |
|
une personne avec |
une histoire
personnelle un rapport à
l’autre des limites |
un adulte avec |
son rythme son âge |
un enseignant avec |
sa
représentation de l’école : posture pédagogique -
rôle de l’enseignant, objectifs à
atteindre -
organisation pédagogique :
matériel, travail en groupes -
présentation des Savoirs :
niveaux de complexité |
Savoir : 3
niveaux de complexité |
|
correspondance
terme à terme |
désignation,
définition : mémorisation
de catégories |
relations,
liens |
causes,
effets critères,
analogies, différences, comparaison : classements,
analyse , essai de synthèse |
système |
généralisation,
Loi : compréhension
d’un tout cohérent , sens |
L’école a évolué mais la dimension de la Personne (celle de
l’élève aussi bien que celle de l’enseignant) reste à construire dans le
respect de chacun. La force de la Pédagogie Freinet repose souvent
sur ce respect de la Personne. Il fonde le rapport au travail dans la
coopération et l’entraide. Il permet l’expression , la parole et l’échange. Le Désir de l’enfant trouve sa place, est
reconnu, encouragé, valorisé. C’est à partir de l’expression de ce désir de connaissance que se
développe le Tâtonnement Expérimental. Ce processus de recherche naturel est
le moteur de l’expression de l’intelligence. Il
reste peut-être à approfondir ce rapport à la connaissance qui passe par la
mobilisation de l’intelligence. Là encore nous retrouvons
une histoire personnelle, un rapport à l’autre et une utilisation des outils
de réflexion qui ne permettent pas à tous la même liberté dans l’acquisition
des Savoirs scolaires. Jean-Yves Fournier nous dit que l’intelligence fonctionne
toujours suivant le même processus : Observation,
hypothèses, analyse (chronologie des causes qui ont provoqué les effets),
puis explication, proposition d’une solution, synthèse et vérification . Si cela
marche on procède alors à la formalisation, à la construction d’une Loi, à
ses applications pour aboutir à une abstraction et parvenir au Concept. A l’école le rapport au savoir ne permet pas souvent à l’enfant
de passer par toutes ces étapes. Le programme scolaire favorise la mémorisation de
catégories , le classement par analogie ou comparaison mais il permet
rarement à l’enfant de prendre le temps de reconstruire lui-même
une Loi . Certains enfants ont acquis dès la petite enfance ce cheminement
de la pensée. Leur entourage a favorisé ces liens permanents qui constituent
la cohérence du système, les a nommés, explicités. Ces enfants ont acquis
cette habitude de relier pour comprendre qui leur permet de naviguer dans les
connaissances proposées et de les organiser pour leur donner du sens. D’autres enfants n’ont pas bénéficié de ce rapport au monde et au
savoir. Ils perçoivent donc difficilement le sens des systèmes à
étudier : sens de l’écrit, de la lecture, de la résolution de problème. Cela déplace alors la posture pédagogique de l’enseignant. L’objectif à atteindre
n’est plus un objectif de connaissances à acquérir mais de démarche à
construire. Cela suppose de laisser à l’enfant le choix de son cheminement , du
temps, d’observer ce cheminement, d’identifier les étapes manquantes . On
peut alors par la parole et la répétition
aider l’enfant à vivre ces étapes à les analyser, une par une, pour
qu’elles deviennent des Routines. Le
Tâtonnement Expérimental est un processus de recherche individuel qui ne peut
s’exercer qu’avec les outils de pensée que l’on possède. Dans un souci
de démocratie et d’égalité on ne peut faire l’économie de cette construction
de la pensée, pour tous, à tous les niveaux de complexité. Des pratiques de construction de la pensée réflexive peuvent se
construire dans tous les domaines. Cela peut être : - la construction d’une règle de vie au Conseil ( l’interdit devient alors
une loi qui prend un sens parce que j’ai aidé à la construire ) -
la
pratique d’un atelier philo dans lequel on apprend d’abord ( cycle 2) à reconnaître ce qu’est un
exemple ( c’est comme) ou un argument (tu n’as pas dit parce que) puis
plus tard ( cycle 3 ) à prendre le rôle de Synthétiseur ou de Reformulateur. -
la démarche de recherche scientifique que l’enfant
mène à sa guise et qui ne prendra sens que quand il pourra dire ce qu’il a
appris -
la
dictée ! ! si elle est
proposée comme une construction coopérative : chaque groupe devient
responsable d’une catégorie de difficultés ( accord des noms et adjectifs,
conjugaison du verbe, lexique des mots difficiles etc… ), prépare cette
difficulté et la présente aux autres -
la
construction d’un problème à poser à d’autres, d’ordre
mathématique ou d’ordre scientifique Et bien sur la lecture de textes, de toutes sortes de
textes , sur laquelle on réfléchit : écrit par qui ? pour
qui ? pourquoi ? Comment ? La pensée est individuelle mais elle se construit dans l’apport
de l’autre : l’autre
enfant que j’imite pour comprendre comment il a fait, l’autre
enfant que je regarde parce qu’il a fait quelque chose de différent l’adulte qui
me propose quelque chose le groupe qui
me questionne sur ce que j’ai fait ou dit Le Tâtonnement Expérimental passe donc par des phases de
recherche individuelle et des phases d’échanges . Ces moments de construction des Savoirs rebondissent sans arrêt
dans une classe qui donne du temps aux enfants pour s’organiser . Ils
permettent de construire un regard sur la différence comme source
d’enrichissement . La construction de la pensée permet aussi l’accès à la
Citoyenneté et à l’humanisme. L’habitude de passer à la formalisation, à la généralisation pour
construire des Lois ,à la notion de système pour rechercher du sens, permet
de construire un rapport à l’autre qui favorise l’objectivité. Cette dimension se retrouve dans tous les moments de réflexion
collective L’organisation de l’écoute et de la prise de parole est souvent
facilitée quand les enfants ont
l’habitude de « Chercher » ensemble, comme ils le souhaitent. Pour permettre à l’enfant d’acquérir les Savoirs scolaires il
faut donc lui permettre de « Tâtonner » dans tous les niveaux de
complexité.Il construit alors des outils de pensée qui lui permettent de
s’approprier les connaissances que l’école souhaite le voir acquérir. Il accède aussi à un regard objectif sur l’autre, sa différence,
sa richesse . Cette compréhension de l’autre peut alors le conduire à
construire une citoyenneté , une éthique que l’Intelligence peut offrir. «L’ Intelligence contribue à la construction de la personnalité
toute entière.» Jean-Yves Fournier « Philosopher c’est conceptualiser, c’est un processus de
pensée. Apprendre à philosopher est un Droit » Michel Tozzi |
F. Diuzet juin 2002