Construire la parole c’est
construire la pensée …
Comme chacun
sait, l’accès au langage ne se réalise par pour tous de la même façon. Il
dépend de l’entourage, des situations, des rencontres, de l’écoute que chacun
peut avoir de l’autre et de l’estime de soi que chacun possède. Chaque personne
construit son rapport au langage sur la base de ce qui lui a été
offert dès le plus jeune âge : richesse, diversité, importance
, analyse et ressenti. C’est à partir de cela que va se construire sa
vision du monde , ses possibilités de raisonnement
et ses compétences d’écoute et d’expression . C’est donc un
accès et une construction différente pour chacun. C’est pour cela qu’il est
difficile de prendre en compte tous les paramètres d’accès à cette
construction. Le premier paramètre à
questionner pourrait être l’estime de soi que chacun construit au niveau de sa parole et cela se
ressent dans ses capacités d’expression. Il y a dans
notre culture une vraie difficulté dans cette construction de l’expression
orale. Cela tient , de mon point de vue, à la
représentation que nous avons du rapport au savoir. Nous ne plaçons pas la
parole comme un accès au savoir ; elle demeure un accès à l’information
qui est apportée par « celui qui sait ». La parole d’expression,
qui permet à chacun de dire où il en est , comme il
est , n’est ni valorisée , ni favorisée. Le doute, le
questionnement, l’incertitude dérangent… C’est souvent ce que peut exprimer
celui qui apprend. Le débat n’est
pas envisagé comme une situation porteuse d’apprentissages. L’échange est le
plus souvent réalisé sous la forme d’une question posée par …. l’enseignant,
qui connait la réponse à cette question et qui attend une réponse
particulière et déjà construite. Il y a donc une
vraie difficulté pour les élèves, et pour les adultes, à prendre une parole
qui traduit une incertitude ou qui appelle à une confrontation, parce que
cette parole n’est pas entendue comme fondatrice de la construction d’un
savoir. Le constat de la
difficulté à construire cette parole se réalise pleinement lors de la « ré-union » des adultes sur un sujet donné. La prise
de parole n’est pas organisée et il est souvent difficile pour ceux qui ne
parlent pas avec assurance de se faire entendre. Alors il bien
sur encore plus difficile pour un enfant de se faire entendre quand il n’a
pas construit un rapport à la parole complexe : sécurisé, efficace et valorisant . Oser parler, devrait pouvoir être construit
et offert à tous. Le deuxième paramètre à
questionner pourrait être le rapport à l’analyse de la langue. Chacun sait qu’elle est composée de
catégories différents qui sont définies en élémentaire : nature et
fonction des mots, analyse grammaticale, conjugaison. Mais il n’en reste pas
moins que cette analyse n’est pas reprise dans la
formation des enseignants comme élément à prendre en compte dans les
situations de classe. -
Quelles
catégories utilisons-nous, nous les enseignants, quand nous parlons dans Ce
type de situation ? Avons-nous
conscience de ce que notre parole véhicule dans sa diversité, dans sa
richesse, et par la répétition ou par la nature de nos énoncés
, dans ses attentes ? Quels sont les liens que notre parole
construit ? Quel type de raisonnement utilisons-nous et favorisons
nous ? -
Quelles
sont les catégories et liens réalisés dans les documents que nous utilisons ?
Albums, documentaires, manuels, fichiers ? Il y a très peu
de documents qui proposent une entrée sur des catégories qui sont analysées
en tant que telles. Cela permettrait
de poser de vrais constats sur les apports et les évaluations qui pourraient
alors en découler. Le troisième paramètre
pourrait relever d’un questionnement sur les situations d’enseignement . Quelles sont les
situations dans lesquelles nous plaçons les enfants pour qu’ils utilisent la
parole ? Combien de temps pour : -
Des
situations d’expression libre ? Sur
quels axes : l’expression personnelle, l’expression sur des thèmes
proposés, sur des projets à construire, sur des objets ou constructions dont
il faut expliquer les tenants et les
aboutissants, en passant par toutes les étapes …, -
Des
situations d’évocation ? D’une
histoire entendue, vue? D’un vécu personnel ? D’un vécu de classe ? -
Des
situations de répétition ? D’un
mécanisme particulier : association, structure à l’identique ? -
Des
situations de confrontation ? Par rapport à des objets visibles, qui
concernent qui ? Par rapport à des
« idées » ? -
Des
situations de bilans, de synthèse ? Par
rapport à des actions, à des objets ? Par rapport à ce qui a été
perçu ? Par rapport à des causes, des conséquences possibles ? Par
rapport à ce qui est nouveau ? Par rapport à ce qui a été appris
compris ? Que
veut dire : groupe de langage ??? Les
situations d’enseignement proposées placent souvent l’élève dans des
activités qui sont déterminées à l’avance par l’enseignant
. L’élève n’a alors rien à questionner. Il doit comprendre la consigne
et réaliser une tâche : écouter, produire un geste ( découper, coller, écrire, entourer, etc…
) ou réaliser un « produit fini ». Ces situations relèvent de
l’évaluation de leurs capacités à comprendre une consigne et à s’y conformer. Et
plus un élève a produit de résultats attendus, de fiches, et plus cela peut
donner l’impression qu’il a « travaillé » .
Il
a surement été occupé mais qu’a-t-il appris ? Sait-il à partir de cette
situation faire quelque chose de nouveau ? A-t-il compris quelque chose
qui jusqu’ici lui était inconnu ou obscur ? Et le dernier
paramètre pourrait questionner notre capacité de constater ce que nous savons
vraiment du rapport au langage de nos élèves ?... Quels
constats permettent de dire où en est chacun ? Quelles
sont les situations d’écoute de la parole comme elle est vraiment : prononcée, placée et construite ? Quelles
sont les outils qui permettent d’évaluer la construction du langage de chacun
dans sa particularité, dans la qualité et la nature de ses progrès ? Construire
la parole relève d’une formation qui pour l’instant n’existe pas vraiment . On pourrait former sur Apprendre
à : -
oser
dire -
avoir
les mots pour le dire -
disposer
de temps pour parler -
disposer
de temps pour être écouté, et entendu… -
pouvoir
entrer dans des situations porteuses de sens qui offrent ce qui manque
vraiment -
être
évalué par des constats qui prennent en compte la diversité des entrées du
langage On
pourrait imaginer que le langage ne soit pas construit dans des moment de
langage particulier mais qu’il soit entendu et questionné dans toutes les
situations de vie de la classe. Si et quand la parole existe, qu’elle circule
et qu’elle construit le rapport au savoir , elle
construit aussi l’estime de soi. Elle apporte alors aussi l’intérêt et le
désir de poursuivre. On
pourrait aussi imaginer que le rapport au savoir soit replacé au niveau de ce
que la parole traduit et permet de construire : le développement de la
pensée de l’enfant . Parler
c’est exprimer une pensée. Echanger
c’est offrir la construction d’une pensée. Parler
chacun à son tour en écoutant l’autre c’est à la fois respecter l’autre mais
aussi apprendre de ce qu’il offre. Le droit à la parole c’est aussi le droit à la
construction de la pensée ! |